Dialogue: Burmese Days

Photos: Guillaume Périmony

Partir loin pour aller y faire du skate, et peut-être des images, est aujourd’hui une activité presque routinière pour ceux qui ont un peu de temps, un peu d’argent et beaucoup l’envie. Et souvent ces voyages se résument à la routine du skateur, avec parfois une alimentation plus exotique…
Mais certains voyages sont plus marquants que d’autres. Lorsque Guillaume Périmony est parti avec Bastien Duverdier, Phil Zwisjen et Sam Partaix en Birmanie, il se doutait bien que l’aventure serait un poil particulière. Et ils n’ont pas été déçus ! Rassurez-vous, des tricks de planche ont été rentrés, sur plein de spots incroyables, en plus, mais histoire de vous préparer à tout ça, nous nous sommes dit que présenter un peu le pays et sa scène skate remettrait tout ça dans son contexte. Guillaume s’est donc adressé à un skateur britannique qui connaît bien le sujet…

Benjamin Deberdt

 

Guillaume: Est-ce que tu peux  te présenter, et nous expliquer comment tu connais aussi bien la Birmanie? Je serais très curieux de savoir combien de temps tu as pu passer sur place.
Ali: Je m'appelle Ali Drummond, je suis un skateboardeur, je m’occupe de The Harmony Skateboards, et j’ai  un intérêt tout particulier pour la culture et l’histoire politique moderne Birmane. J’ai décidé d’étudier l’Asie du Sud-est et la langue Birmane à l'Université de Londres, sachant que le cursus incluait un an d'étude du langage en Birmanie. Aucun autre cursus ne m’attirait vraiment, à l’exception de celui-ci. Je me suis dit que c’était l'opportunité de faire quelque chose que peu de gens pourront faire. J’étais aussi fasciné par la Birmanie, depuis que  j’étais tombé sur un documentaire à la télé quand j’avais 16 ans, à propos des massacres d’étudiants qui ont eu lieu là-bas en 1988. J’étais curieux de savoir comment de telles atrocités pouvaient avoir lieu dans un pays dont moi-même, et la plupart des gens, ne connaissait rien. En tout, j’ai dû passer une année complète en Birmanie, pour  diverses raisons, dont des histoires de visas, mais je pense que ça fait bien dix ans que je me documente sur le pays.

Peux-tu nous parler de tes projets passés et présents sur la Birmanie, comme Altered Focus: Burma et Youth Of Yangon. Tu as eu des soucis lors de ton retour en Birmanie quand le premier est sorti?
Altered Focus : Burma est un documentaire réalisé par James Holman, Alex Pasquni et moi-même sur notre premier trip en Birmanie en 2009. J’avais décidé qu’avant d’y aller pour mon année d’étude, je ferais mieux de m’y rendre pour voir si j’allais être capable de le faire. Je me suis débrouillé pour convaincre James et Pas de venir avec moi et d’apporter leurs caméras, malgré notre scepticisme à propos d’un tel trip. Au final, le voyage s’est déroulé tranquillement. On a plutôt improvisé, on a filmé ce qu’on a vu, les endroits où l’on est allé et les gens que l’on a rencontrés. Le reste s’est fait tout seul. On ne s’attendait pas vraiment à trouver un skatepark à Yangon, sans parler d’une scène skate naissante ! On a fini par retarder la sortie de Altered Focus: Burma de plusieurs années après mon année sur place parce que j’avais peur de ne plus pouvoir retourner dans le pays si le gouvernement local  tombait sur le documentaire, vu que l’on était très critiques à leur égard dans le film. Finalement, tout s’est bien passé, et l’on n’a eu aucun problème.
Youth Of Yangon est un documentaire que James et moi voulions faire  depuis notre première rencontre avec les skateurs birmans en 2009. On ne pouvait pas le faire à ce moment-là, simplement parce que l’on avait ni le temps ni les connaissances pour gérer une telle tache. On a filmé Youth of Yangon fin 2012, sur quelques mois. L’élément déclencheur pour mettre en place YOY a été la destruction du seul skatepark de Yangon en août 2011, juste après que j’ai dû rentrer pour finir mes études à Londres. Du jour au lendemain, la scène skate s’est retrouvée littéralement sans endroit où aller. À ce moment-là, quasiment toutes les rues de la ville étaient inskatables parce que trop rugueuses et pleines de trous. L’option DIY était juste inenvisageable. Je me rappelle avoir vu des posts sur leur Facebook disant “Skateboarding is dying in Myanmar”. C’était dramatique. Youth of Yangon est donc constitué d’interviews des skateurs Birmans, comment leur vie a changé depuis que leur skatepark a été détruit et comment ils se débrouillent et s’organisent en tant que groupe sans aide d’aucune sorte.

Pourquoi la scène skate de Yangon est-elle si unique, tu penses?
Il y a des skateurs partout dans le monde qui essaient de prendre du plaisir en skatant malgré l’adversité et les skateurs Birmans n’y font pas exception. Je pense qu’Henry Kingsford, de Grey skatemag, résume bien cet aspect unique de la scène skate Birmane quand il dit “On dirait qu’il y a ce genre de sous-culture ‘intacte’ à Yangon, dans le sens où les skateurs locaux ont été isolés des médias skate, magazines et vidéos en ligne compris. Ils ont une approche du skate unique.” Les magazines de skate et les copies physique de vidéos n’ont jamais vraiment été accessibles en Birmanie, et ne le sont toujours pas. Ce n’est que depuis récemment, avec l’arrivée d’internet, que les locaux peuvent  télécharger des vidéos et des clips à une vitesse cauchemardesque, le tout entrecoupé de fréquentes coupures d’électricité. Jusqu’à récemment, l’installation d’internet à la maison coûtait de 1500 à 2000$. La Lost & Found de Blueprint était une de leurs vidéos préférées quand on s’est rencontré et récemment c’était la vidéo Kill City Skateboards Hobo Tour qui tournait.

On dirait qu'ils n’ont découvert que récemment l’intérêt de chercher des spots de street. Est-ce que c’est quelque chose que tu leur as appris? Tu peux nous parler des skateparks de Naypyidaw et de Yangon, aussi? Est-ce qu'il y a une scène qui se développe à Mandalay ? On dirait qu'il n'y a aucun skateurs là-bas, ce qui pourrait expliquer pourquoi les sessions là-bas attirent autant les foules.
Je pense qu’ils n’ont commencé à skater les spots de street que ces dernières années. La seule chose que j’ai introduite dans la scène skate Birmane, ce sont les vidéos de skate “East Coast” comme la Green Diamond, la Moving in Traffic et quelques vidéos japonaises comme la Night Prowler que j’ai achetées ici et distribuées là-bas. Même si les skateurs birmans ne skatent les spots de street que depuis quelques années, ils ont skaté les rues ensemble depuis plus d’une décennie. Pendant la saison sèche, ils ont l’habitude de se retrouver à côté de cette quatre voies devant la fameuse Pagode Shwedagon. Il y a quelques trottoirs à skater. Et de là, en groupe, ils descendent les grandes artères de la ville sur quelques kilomètres au moins jusqu’au centre ville, où l’autre pagode, la Sule Pagoda, se trouve. Cela leur prend généralement quelques heures vu que c’est plutôt tranquille et tout le monde finit par prendre le thé ou un café sur le bord de la route, ou s’installe sur les quais au bord du fleuve pour regarder le lever du soleil avant de rentrer. C’était d’ailleurs pendant longtemps les seules routes de la ville à être “lisses”, le résultat du soleil qui tape directement à 40° C, et d’années de trafic constant.
En ce qui concerne les skateparks du pays, le skatepark de Thuwanna, qui était l’épicentre du skate Birman depuis sa construction mi 90s a été détruit en 2011. De nombreuses histoires ont circulé en ville, sur ce qu’allait devenir l’endroit: un parking pour le restaurant attenant, un showroom automobile ou même un karaoké. Les travaux n’ont même pas encore commencé à cet endroit, alors pourquoi avoir commencé en détruisant les rampes en béton? Après la démolition de Thuwanna, un petit centre commercial a ouvert au coeur du centre ville de Yangon, et le propriétaire a acheté des rampes portables pour que les skateurs puissent les utiliser sur le petit espace lisse entre le centre commercial et une école. S’il avait de l’intérêt pour les skateurs quand il a décidé de leur fournir ces rampes, celui-ci a rapidement disparu. C’est un cas classique birman : mettre en place quelque chose pour finalement s'en désintéresser. Les rampes en métal avec des plys en bois se sont vite abîmées, laissant la surface en métal avec toutes les têtes de vis ressortir. Les rampes sont vite devenues inskatables et le sol s’est rapidement détérioré. Des tas de gamins des rues et de sans-abri sont arrivés, l’intérêt de l’endroit pour les skateurs est vite devenu évident. Des mamans laissant leurs bébés et leurs enfants utiliser l’endroit pour leurs besoins n’est pas une vision si rare.
Le truc marrant, c’est qu'il y a d’autres skateparks au Myanmar, mais l’ironie du sort fait qu’ils ne sont pas la où la scène skate se trouve. Le skatepark de Naypyidaw par exemple, qu’on voit dans votre montage, a été construit, il y a quelques années dans ce qui s’appelle le National Landmark Gardens. En fait, le NLG est une version miniature du pays tout entier, aménagé comme un parc à thème. Des versions miniatures des monuments et lieux connus du pays y sont représentés, le tout relié par les routes du parc représentant elle-même les principales autoroutes du pays. Le skatepark a été placé dans l’équivalent de l’état Kachin, l’état le plus au Nord du pays. Le bruit court, qu’au départ, les ingénieurs avaient prévu de faire une piste de ski pour représenter les montagnes du nord du pays, pour finalement se rendre compte que ça allait être un véritable cauchemar logistique, alors ils se sont décidés pour un skatepark à la place. Peu importe comment on retourne la question, c’est juste bizarre. Mais je crois que ça renforce le côté incroyable de la chose. Ça renforce ce rêve que de tels parks peuvent avoir été construits dans d’étranges capitales de pays dont on ne sait rien, attendant juste d’être découverts.
La rumeur dit qu’il y aurait un skateur solitaire à Mandalay. Je ne suis pas certain que ce soit vrai, mais j’aime assez l’idée. Il doit y avoir quelques skateurs à Mandalay, maintenant : j’ai entendu de la bouche de skateurs birmans que deux skateparks venaient d’y ouvrir. Au fil des années, de nouveaux “roller parks” en béton ou en bois sont apparus dans des villes comme Mawlamyine au Sud, ou Pyinmina et Meitkila dans le centre du pays. Même s’ils ont été construits par des hommes d’affaire locaux pour faire de l’argent en louant des rollers et en faisant payer l'entrée, ils comportent tout de même quelques trucs qui peuvent être skatés, et ça montre bien que ce n’est plus qu’une question de temps avant qu’un vrai park ne soit construit à Yangon.

Tu peux nous parler de la Junte militaire, et de la politique actuelle du pays? Pendant notre trip, la dictature était plutôt invisible, le pays avait l’air juste “normal”. Du coup, on pouvait penser que tout s’était terminé après les élections législatives d’Avril 2012, et les changements supposés. Obama est même venu à Yangon le jour où nous sommes partis. Comment c’est en réalité? Qu’en est-il du travail forcé, des prisonniers politiques et de la censure de la presse?
Les militaires Birmans ont pris le pouvoir en 1962 dans un coup d’état après l'échec du gouvernement civil qui n’avait pas su préserver la paix entre les diverses ethnies birmanes et la leur, ni développer le pays après l’indépendance en 1948. Les militaires ont changé maintes fois de costume dans l’histoire politique moderne de la Birmanie. De 1972 à 1988, ils étaient officiellement un gouvernement “civil”. Après les manifestations étudiantes de 88 et le massacre de plus de 3000 manifestants pacifistes à Yangon, qui voulaient simplement sortir de la pauvreté dans laquelle ils vivaient depuis des décennies, le gouvernement alors “civil” a remis son costume militaire, faisant rentrer le pays dans une période “d’état d’urgence” qui a duré jusqu’à il y a quelques années. Les mêmes généraux qui ont dirigé le pays pendant les dernières décennies sont toujours là, ils sont juste retournés à leurs uniformes civils, ont libéré les prisonniers politiques et ont autorisé Aung San Suu Kyi à participer au jeu politique. Ils tirent profit des investissements financiers des marchés occidentaux tout étant légitimés par ceux-ci.
Indubitablement, il y a eu des changements ces dernières années, incluant, comme tu le mentionnes, l’arrêt de la censure d’état sur la presse. Malgré tout, il est important de se rappeler qui sont ces militaires et de ce dont ils sont responsables, et que ce “changement”, évidemment dans leur propre intérêt, ne doit pas nous duper. Encore l’année dernière, la police a utilisé du phosphore blanc pour disperser des manifestants pacifistes, brûlant des moines et des civils, à propos d’une mine de cuivre à Latpataung et d’un deal entre les militaires birmans et l’entreprise chinoise Winbao, qui verrait les habitants perdre leurs maisons, leurs terres et leurs moyens de subsistance.
Naturellement, les choses ont l’air “normales” d’un point de vue extérieur et dans les rues des principales villes, comme Yangon et Mandalay. Là où il est possible de voir le vrai visage des militaires, c’est en dehors de ces circuits préétablis. Jusqu’aux cliniques qui s’occupent de séropositifs où vous allez rencontrer des femmes, des hommes et des enfants qui meurent dans des conditions de pauvreté extrême, parce que le gouvernement a dépensé la majeure partie du PIB pour s’armer plutôt que pour fournir des médicaments à son peuple. Ou bien allez dans n’importe quelle école ou université du pays, pour vous apercevoir que les enfants et les ados apprennent à “mémoriser” plutôt qu’à être analytique. Vous serez témoins de standards d’enseignement pauvres, parce que la profession d’enseignant est sous-payée. Le gouvernement ne dépensant presque rien pour développer l'éducation.
C’est là tu réalises que le Myanmar est l’une des nations les plus riches d’Asie du Sud-Est, et que les gouvernants militaires revendent toutes ses ressources naturelles en gaz et en pétrole, mais aussi les diamants et le bois de Tek aux pays voisins, et conservent les profits pour eux-mêmes. Ajoutons que Total a été le plus gros investisseur pendant les années de dictature militaire avant les “réformes” et malgré les sanctions européennes en place. L’évidence des mensonges d’un demi-siècle de dictature militaire se trouve dans ce qu’on ne voit pas, dans ce qui n’est pas là.

Phil Zwisjen, varial heel fakie

Est-ce que tu sens de vrais changements?
En tant que skateur, les changements sont plus visibles et frappants. Le comité pour le développement de la ville de Yangon a pris exemple ces dernières années sur le style efficace des singapouriens. Ce qui signifie que les routes et les trottoirs sont refaits en bitume. Il y a plein de nouveau béton en ville, et l’on peut désormais skater la majeure partie du centre-ville. De nouveaux spots ont fait leur apparition, et certains spots qui étaient jusque-là inskatables, à cause du mauvais état de la chaussée, le sont désormais. C'est assurément une période excitante pour les skateurs locaux.
Sinon, je pense, personnellement, que les changements politiques ne sont pas aussi bons que les médias, l’afflux de touristes, les investissements occidentaux et l’arrêt des sanctions économiques pourraient le suggérer. Principalement à cause de ces mêmes personnes toujours au pouvoir, comme on en a discuté auparavant. L’opposition a un pied dans la porte, mais son pouvoir et son influence sont minimes. Les grosses compagnies occidentales qui sont arrivés profitent essentiellement aux amis des anciens militaires, et la liberté de la presse a fait ressurgir ce sentiment nationaliste que peuvent avoir les Birmans vis-à-vis des Indiens/Rohingas (Kalahs/Bengalis tel qu’ils les appellent), qui était moins visible pendant le dernier demi-siècle. Il est important de noter qu’il y a eu de nombreux conflits entre ces minorités et les Birmans de tradition bouddhistes après la Seconde Guerre Mondiale et la prise d’indépendance Birmane. Ça n’a donc rien de nouveau. Les skateurs birmans eux-mêmes ne sont pas vraiment fans de ces pauvres et sans-abris Rohingas.  En conduisant dans la commune de Tar-mway, un quartier à prédominance islamique de Yangon, quelques skateurs lâchaient des “Fuckin Rohinga” sur un ton blagueur dirigés à tous ceux qui avaient l’air musulmans, mais au fond, je sais qu’ils étaient sérieux.

Nous avons trouvé pendant le temps passé avec les skateurs locaux qu’il était compliqué de parler de politique avec eux. Déjà parce que la plupart d’entre eux ne parlent pas assez anglais. Est-ce aussi à cause de la censure? Ou est-ce juste quelque chose dont ils n’ont pas conscience?
Durant mon année passée avec ces mecs, nous avons un peu parlé de politique. Ils ont  lourdement critiqué le gouvernement d’alors, et par exemple, quand le nouveau drapeau a été introduit du jour au lendemain, je me souviens qu’un des skateurs a sorti un sticker représentant le drapeau de son pare-soleil de voiture et l’a mis sur son volant, pour exprimer ce qu’il en pensait. Évidemment, tout le monde en Birmanie sait à quel point le gouvernement est merdique. Ils ne vont pas prétendre l’aimer comme ça peut être le cas en Corée du Nord mais, en même temps, ils ne vont pas non plus se promener en le critiquant ouvertement. Quand Altered Focus est sorti, les skateurs birmans n’étaient pas particulièrement ravis à l’idée d’avoir des images de leur visage et de l’armée dans une même vidéo.
La plupart des skateurs se concentrent seulement sur le skate et l’envie de le développer dans leur pays pour les générations futures. Que ceux qui soient en charge des directions futures du skate birman et qui prennent les décisions ne soient pas des hommes d’affaire en col blanc qui ne connaissent rien au skateboard. Que le skate appartienne aux skateurs.

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