Greg Hunt / Interview

Vous connaissez très certainement Greg pour son travail derrière une caméra, certes, mais plutôt vidéo… De Mind Field à Propeller, en passant par The DC video, son travail aura maintenant marque deux, si ce n’est trois générations de skateurs. Personnage plutôt discret, au point que beaucoup d’entre vous ne seront peut-être pas au courant de son statut de pro au milieu des années 90 (qui lui aura permis de filmer quelques parts qui ont beaucoup mieux vieilli que d’autres de l’époque), il n’a jamais spécialement mis une avant un autre de ses talents: la photographie. Argentique. Jusqu’à aujourd’hui, où il sort un livre entièrement dédié à l’un de ses compagnons de route, au sens propre comme au sens figuré : Jason Dill… Oui, Le Dill. Sujet en or s’il en est, et si surtout l’on sait l’aborder.
Au delà de l’anecdotique, il était temps discuter un peu avec Greg…
 BenjaminDeberdt
 
Propeller days, Paris, 2014. ph: Benjamin Deberdt
 
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À quand remonte ton tout premier souvenir d’un appareil photo?

Il s’agit d’un souvenir de mon père en train de prendre un portrait de groupe de mes amis et moi, alors que j’avais peut-être cinq ans. Quand j’étais jeune et que je lui rendais visite l’été, il était toujours en train de prendre des photos.

Et quand as-tu finir par t’en emparer, de cet appareil photo? Ou d’un autre, d’ailleurs…

Je me souviens avoir été intrigué par la chambre noire et les livres photo de mon père, mais moi, je ne suis tombé dedans que bien des années après, quand Gabe Morford m’a donné un appareil, un jour, sans prévenir. Ensuite, c’est lui qui a développé mes premières pellicules et qui me les a ensuite rendu, accompagnées de planches contact, et ça, c’était une aubaine parce que c’est justement la vision de ces planches contact qui m’a fait avoir une révélation. Je suis tout de suite devenu accro.

Quel âge avais-tu alors?

J’avais vingt-et-un ans. J’étais skateur, sponsorisé. J’étais pauvre. Aussi, j’étais terriblement seul à cette époque; donc, heureusement que j’ai découvert la photo.

À partir de quand dirais-tu qu’on passe de posséder un appareil photo à être photographe?

C’est une bonne question. De nos jours, c’est un peu plus flou, notamment à cause des téléphones car les gens prennent tout en photo. À l’époque des shootings format pellicule, l’excitation provenait davantage du mystère entourant ce qui s’avèrerait être le rendu final de la photo, transcendant souvent la simple portée documentaire. Étrangement, au lycée, j’avais pris des cours de photo et , sur le moment, je n’avais pas aimé, ça ne m’avait pas parlé du tout.

Je me souviens avoir vu des “photos par Greg Hunt” dans les mags dès le milieu des années quatre-vingt-dix, surtout dans SLAP, je crois… Comment approchais-tu le truc, à l’époque - tu ne voulais peut-être pas en faire une carrière, nécessairement, mais tu t’appliquais quand même à être sérieux?

Oui, c’est exact. J’étais en collocation avec Gabe, on avait une chambre noire et je suis juste naturellement tombé à fond dans la photo à cette époque. Mais ça n’a jamais été un plan de carrière pour moi, j’ai toujours essayé de faire en sorte à ce que ça reste quelque chose de personnel. Je ne shoote que quand je le sens; c’est une ligne de conduite que j’ai tâché de préserver au fil des années.

Alors, qu’est-ce qui fait que tu “le sens” ou non? S’agit-il au moins de quelque chose que tu saurais clairement définir?

Je traverse des phases. Parfois, je suis plus dans la vidéo, je vois davantage le monde à travers cet oeil-là. Puis, ensuite, je retombe dans l’approche photo, et je vois des photos partout. Je laisse ces fluctuations suivre leur cours naturel, ce qui est plutôt bien puisqu’ainsi, du coup, quand je suis en mode photo, je le suis sincèrement, par passion.

 Greg Hunt

San Francisco, 1997.

On en a déjà parlé ensemble auparavant, mais je trouve que ton style en photo a évolué, tout en restant cohérent… C’est à dire que tu pourrais juxtaposer tes photos des années quatre-vingt-dix avec ton travail récent - ta dernière mission dans un van, par exemple - et tout aurait l’air sensé, malgré le décalage dans le temps… Dirais-tu que tu as “trouvé ton oeil” assez rapidement? Je n’ai jamais vraiment réfléchi au sujet d’être photographe, ou du type de photos que je souhaiterais prendre; c’est vraiment le fait de shooter qui me plaisait. Je suis sûr que tout vient de là. Je connais beaucoup de gens qui sont à bloc des nouveaux appareils, des nouvelles techniques mais moi, tout ça, ça ne m’a jamais parlé. Je trouve que tout travail développé autour d’un certain matériel en particulier s’auto-date, en fin de compte… Mais la photo est quelque chose de personnel, chacun est dans son monde, je comprends. J’imagine que les miennes reflètent mon univers et donc, ce qui me plaît, donc forcément, tout va persister à s’organiser autour de ça. Mes influences de jeunesse ont été principalement Tobin Yelland, Robert Frank et les premiers travaux d’Annie Leibovitz. Pour ce qui est de Tobin, c’était une évidence : il était partout quand j’étais jeune, et ce bien longtemps avant que je comprenne à quel point ses photos étaient spéciales. Je retrouve encore beaucoup de ce que je cherche à capturer moi-même dans l’essence des premiers portraits qu’il a shooté. Morford avait The Lines of My Hand de Robert Frank à la maison, qui m’a marqué, aussi. Puis, un jour que je skatais, j’ai trouvé ce livre d’Annie Leibovitz, éponyme, par terre ; une rétrospective de son travail, bourrée de photos des Stones en tournée en 1972. J’ai adoré ses images, elles m’ont motivé à beaucoup shooter en trip skate. Ça a été mon premier livre photo… Je l’ai toujours.

Quel est ton premier souvenir de Dill? Avez-vous le même premier souvenir l’un de l’autre, d’ailleurs?

Je crois que nos deux mémoires à ce sujet sont un peu floues, mais on s’est rencontré le jour où il a squatté chez moi à San Francisco, et puisque je me souviens très exactement d’où je vivais à l’époque, je peux affirmer que c’était en 1993. Je me souviens surtout de l’énergie de Dill, débordante. Il parlait beaucoup. Il avait l’air très jeune et était super curieux. Je ne me souviens pas avoir skaté avec lui à ce moment-là ; uniquement d’être resté assis avec lui dans le salon, et puis d’avoir remonté Hyde Street pour aller faire les courses. Mais je me souviens qu’on est devenus amis à ce moment-là et qu’ensuite, on a été amenés à se recroiser de temps en temps, bien qu’assez rarement. “Photographier Dill”, c’était un projet élaboré consciemment, sur le long terme? Ça l’est devenu, autour de 2005. Mais pendant longtemps encore après ça, je ne me faisais pas d’idées quant à ce à quoi ressemblerait le résultat, je savais juste que je voulais le documenter et tout garder pour quelque chose, plus tard. J’ai gardé cette enveloppe avec marqué “Dill book” sur la couverture dans un coin, pendant des années, avec à l’intérieur des cartes postales et autres notes qu’il me laissait, et plein d’autres trucs divers et variés. Mais rien de clair n’était planifié, jusqu’à l’année passée.

 Greg Hunt

Johannesburg, 2004.

Est-ce qu’au fur et à mesure, tu as commencé à cerner le côté de Dill que tu souhaitais mettre en lumière, en particulier? Dès le début, je savais qu’il n’était pas question de forcer quoique ce soit. Il n’était pas question d’un livre sur la vie de Dill, mais plutôt au sujet de nos moments passés ensemble. Je ne le voyais pas pendant de longues périodes, parfois. Il y a énormément de pans de sa vie dont je ne fais pas partie, donc j’ai cherché à rester à ma place.

Selon toi, quel est le trait le plus intéressant de la personnalité de Jason? Son cerveau, je dirais. Dill est très intelligent, mais a une façon de voir le monde extrêmement unique. C’est également l’un des personnages les plus consistants que j’aie jamais connu, au fil des années, de l’intérieur ; alors que de l’extérieur, il est tout le temps en train de changer. À mon sens, c’est là une des choses qui rend le livre intéressant : au fil des dix-sept dernières années, Dill a connu moult ravalements de façade mais, en même temps, il est toujours resté fidèle à lui-même.

 Greg Hunt

NYC, 2005.

Au point de, très probablement, désarçonner la part de son public qui ne connait de lui que le personnage médiatique? Sa consistance, oui. Si tu fais une recherche “Jason Dill” dans Google Images, on dirait vingt personnes différentes mais, en toute honnêteté, il n’a jamais changé. Et, par dessus le marché, il est consistant en amitié, aussi; parmi toutes les personnes que je connais, c’est lui qui se préoccupe le plus de ses amis.

En comparaison avec lui, comment te décrirais-tu? En comparaison avec Dill?? Ennuyeux. Ha!

 Greg Hunt

Los Angeles, 2017.

Il n’est pas du genre à être timide, et vous êtes tous les deux si proches que je ne l’imagine pas vraiment prendre des gants avec toi, mais y a-t-il jamais eu des moments où tu n’as pas eu d’autre choix que de détourner la caméra, ou encore d’autres où tu as bel et bien pris des photos que, vraisemblablement, tu ne dévoileras jamais au public? Honnêtement, pas vraiment. Mais il y a tout un côté de la vie de Dill auquel je ne me suis jamais rattaché. Je pense que si j’avais shooté davantage de ces trucs, ça ne l’aurait pas gêné, mais moi, ça ne m’attirait pas spécialement cette dimension là. Comme je le disais plus tôt, le livre est davantage un testament à notre amitié qu’un vrai photo-reportage documentaire sur Dill.

Trop proche, ça revient à quelle distance? Je ne crois pas qu’on puisse être trop proche. Certains de mes livres photo préférés ont justement trait à la proximité maximale… Eugene Richards, Jacob Holt, Jim Goldberg. Mais il ne s’agissait pas de faire quelque chose dans ce style, avec ce projet là.

 Greg Hunt

Los Angeles, 2017.

Si tu devais expliquer ton projet au cours d’un dîner de famille, par exemple, comment t’y prendrais-tu? Ce serait assez simple, en fait. Je dirais juste que j’ai eu la chance de pouvoir documenter un ami en particulier au fil d’une période très longue, et de voyages aux quatre coins du monde. Il se trouve avoir cette histoire où il est presque mort à cause des drogues et de l’alcool, a presque tout perdu, puis a reconstitué toute sa vie de A à Z, mais avant tout il s’agit d’un témoignage de notre amitié. Je dirais que ce livre représente une exploration de mon univers autant que celle de celui de Dill, d’une certaine manière ; c’est caché dans les photos, mais c’est là. Quand j’ai commencé à shooter Jason, j’avais du mal avec ma propre transition de skateur professionnel à acteur médiatique. Je crois qu’être pro me manquait beaucoup et que je me suis mis à utiliser la photo pour me reconnecter à cet univers, inconsciemment. Je ne me suis rendu compte de ça que récemment, d’où le titre du livre.

Sans vouloir sombrer dans le débat obsolète de l’importance de la pellicule par rapport à la photo numérique, ces derniers temps je me surprends à redécouvrir des vieux magazines, livres, flyers ou autres tirages que j’avais complètement oublié dans des cartons et autres enveloppes. De ce fait, je me demande ce que les nouvelles générations auront en guise de souvenirs à retrouver, dans vingt ans ou plus… Mais il s’agit peut-être de relans nostalgiques bien spécifiques à notre génération? Tu es en train de me demander si, une fois adultes, mes propres enfants seront à même de retrouver cette interview en ligne ? [rires] Oui, et bien, beaucoup de jeunes ayant grandi à l’heure du digital semblent à bloc de photo argentique, de Polaroid, de cartes postales, de disques… Je pense qu’il s’agit-là d’une résultante directe d’une vie passée à évoluer dans un monde au sein duquel on ne peut plus rien tenir dans sa main. Je pense que les gens s’intéresseront toujours d’une façon ou d’une autre aux livres et au papier. Personnellement, je préfère toujours l’argentique car je trouve les pellicules plus fiables que les disques durs. C’est difficile de savoir où on va, mais on est déjà dans le futur, qui est une réalité bien différente de ce qu’on s’imaginait être le futur il y a cinquante ans. Personne n’est en train de vivre dans des cubes blancs, habillé en vêtements du futur… Ça ressemble encore beaucoup au passé - davantage que ce à quoi on s’attendait. Blade Runner avait raison. Je crois que l’expansion du digital est vouée à aller de pair avec celle de l’intérêt des gens pour les objets matériels.

 

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