"PORTALS" / Eric Mertz / PREMIERE

En deux mille dix-huit, quiconque persistant à pousser sa vision au point de sortir un DVD en indépendant mérite au moins une mention publique - et sûrement plus encore, selon à quel point le travail fourni est abouti. "Portals" est la nouvelle full-length du Strasbourgeois Eric Mertz, déjà à l'origine de "Pathos" il y a quelques années, alors hit du moment sur le Facebook de Magenta, qui nous donnait envie d'en voir davantage ; c'est désormais possible, le DVD complet du nouveau chef d'oeuvre d'Eric étant disponible ici ou encore ici. Sans réelle surprise, Eric s'est encore une fois (particulièrement bien) appliqué sur la réalisation : mises en scène et effets spéciaux michel gondry-esques découlent à torrents d'un soin apporté à la matérialisation fidèle de son univers mental, qui n'est pas sans rappeler l'effort de Pacôme Gabrillagues avec "Crosswalk" ou encore celui du crew de "Frame By Frame", la décennie passée. Et si ces vidéos commencent à dater, elles demeurent intemporelles, chacune constituant une vertèbre de l'ossature du skate français indépendant, de son histoire et de sa culture, et c'est bien parmi ce squelette que vient se loger "Portals" : cinquante minutes de surréalisme strasbougeois divisé en toute une pile de chapitres, qu'Eric a commencé à décanter sur son compte YouTube et c'est avec fierté que LIVE Skateboard Media vous présente maintenant l'acte cinq de cette épopée onirique, intitulé "FANTASY", en exclu, accompagnée par quelques commentaires et réponses de la part d'Eric himself qui, lui non plus, n'aura pas échappé à l'exercice du "En Cinq" !

LIVE Skateboard Media : ta vidéo « Portals » a-t-elle été filmée, peux-tu nous raconter ta scène et comment t’est venue l’idée de la représenter en vidéo ?

Eric Mertz : La quasi-totalité de la vidéo a été filmée à Strasbourg et dans ses banlieues plus ou moins proches ; le reste est une poignée de clips filmés en vacances ou chez des copains : Paris, Bordeaux, Stuttgart...

Pour la scène strasbourgeoise, elle est comme beaucoup d'autres je pense : à géométrie variable, elle grandit l'été et rétrécit l'hiver, même si on y trouve toujours quelques irréductibles, motivés même par moins dix degrés. Et puis, il y a tous les copains de passage et les expatriés qui rendent visite à leurs familles de temps en temps : Vivien, Leo, Souhil, Adrien...

L'idée était justement d'essayer de montrer une grande équipe assez atypique, composée pour la plupart de skateurs aussi inconnus que déterminés, prêts à braver le froid, la pluie, et bon nombre d'interdits pour réussir à skater.

L'hiver est assez pénible dans notre coin, et l'absence de skatepark valable nous oblige souvent à nous enfoncer dans la ville (♫ voir trailer), à la recherche d'un petit abri susceptible d'accueillir notre bande pendant la période la plus rude.

En été, on a le parvis du Musée d'Art Moderne et Contemporain de Strasbourg, le MAMCS, plus communément appelé le Zems, ou le Z pour les intimes : notre MACBA local. C'est sans aucun doute le spot le plus complet de la ville et les autorités nous laissent y skater tranquilles, mais le quartier est un peu “chaud” et il nous arrive régulièrement de participer ou d'assister à des tas d'embrouilles insensées.


Eric, ollie en altitude strasbourgeoise. Ph. : Nicolas Schneider

Je voulais justement essayer d'interpeller les élus locaux pour leur exposer la situation : sans structures dédiées, on se retrouve contraints à errer dans des hangars désaffectés, des squats abandonnés, des maisons hantées... en quête du moindre petit morceau de béton pour se divertir.

Bon, je dois avouer que personnellement j'adore ça, l'exploration, mais pour le kid de douze ans qui veut s'initier, c'est compliqué de commencer le skate dans un entrepôt poussiéreux au fin fond d'une zone industrielle...

Par exemple, la “Part IV : Refuge” a été intégralement filmée dans un atelier de maintenance de wagon de frêt, entre une déchetterie et une “aire d'accueil des gens du voyages”. Le rêve.

LSM : Quand as-tu commencé à filmer pour « Portals » et combien de temps as-tu passé à la réaliser ?

Eric : Je crois que le clip le plus vieux de la vidéo date de mai 2015, donc je dirais trois bonnes années passées à filmer.

"Je fais beaucoup de rêves bizarres, je voulais
donner une dimension onirique
au montage pour en retranscrire une partie"

Pour le montage, j'ai rapidement arrêté de compter les heures, ça devient vite déprimant de se dire qu'on peut passer dix heures sur une transition d'une seconde, mais c'est surtout à cause de ma méthode de travail. Ou plutôt mon absence de méthode !

LSM : Que cherchais-tu à exprimer avec tout ce travail cinématographique autour du skate dans la vidéo, ces transitions, ces abstractions ? Que symbolise le portail pour toi, quelles idées cherchais-tu à exprimer et quels parallèles avec le skate souhaitais-tu tisser ?

Eric : Houlà.


Ph. : Juliane Loyez.

Disons que je trouvais important de faire une vidéo différente de ce qu'on peut voir habituellement, même si la structure reste un peu la même. Je fais beaucoup de rêves hyper bizarres, et je voulais avant tout donner une dimension onirique au montage pour essayer d'en retranscrire une partie à l'écran.

Mais je n'ai pas envie de tout expliquer, je trouve ça plus drôle de laisser les gens interpréter tout ça à leur sauce. Je pense que c'est un raisonnement qui s'applique à toute forme d'art : une fois qu'une œuvre est achevée, c'est au spectateur de créer sa propre signification et tout ce que ça peut lui évoquer.

"On rencontre des tas de gens trop cools,
qui à leur tour nous ouvrent d'autres portes,
nous font découvrir d'autres centres d'intérêt,
et ainsi de suite..."

Et puis c'est plus intéressant pour moi d'avoir tout un tas de lectures différentes de l'ensemble.

Je vais quand même revenir sur l'élément le plus récurrent : le portail.

C'est d'abord une manière assez facile de créer des transitions qui s'apparentent au domaine du rêve ; dans un rêve, on se souvient généralement de plusieurs scènes, mais rarement de la façon dont elles sont reliées, ou de quelle manière on a pu passer d'un endroit à un autre.

C'est aussi un symbole de l'inter-connectivité entre le skateboard et tout ce qu'il a pu m'amener à découvrir. La Grande Porte du Skate, en quelque sorte.

Celle qu'on pousse et qui ouvre sur un monde de fun, débouche sur des endroits dans lesquels on n'aurait sûrement jamais mis les pieds en tant que “non-pratiquant”, dans lesquels on rencontre des tas de gens trop cools, qui à leur tour nous ouvrent d'autres portes, nous font découvrir d'autres centres d'intérêt, et ainsi de suite...

Je ne me serais peut-être jamais intéressé autant à la vidéo sans le skate, j'ai rencontré la moitié de mes potes grâce au skate, je bosse dans un skateshop... Je ne vais pas faire une liste exhaustive de tout ce que je dois à ce petit bout de bois à première vue insignifiant, mais "Portals" est une façon de dire que tout est lié.

LSM : Pourquoi le choix du montage entrelaçant les styles de tout le monde, plutôt qu’une progression rythmée par parts individuelles ? C’est un choix cinématographique, aussi ?

Eric : Quand on filme ensemble, il y a souvent une réelle effervescence, et je trouve ça plus authentique de découper la vidéo en classant les tricks par spot ou dans l'ordre chronologique, plutôt que par skateur.

J'avais déjà illustré ce concept de “bande” dans "Pathos" (ma vidéo précédente) et je filme souvent deux ou trois copains en même temps, donc ça me semblait plus logique de ne pas couper ces moments où tout le monde se marre et se suit de près.

Surtout qu'avec le nombre de tricks et de lignes “collaboratives”, des parts traditionnelles auraient été amenées à se chevaucher dans tous les cas.

LSM : Qui sont les skateurs proéminents dans la vidéo, qui as-tu cherché à mettre en avant et qui t’a donné le plus de fil à retordre sur un clip ? A l’inverse, quels clips ont été les plus amusants à filmer, skate ou ambiance ? Qui t’a aidé sur la réalisation de la vidéo, qui souhaites-tu remercier et que projettes-tu pour la suite ? 

Eric : Ce sont tous des copains de plus ou moins longue date donc je ne voudrais pas faire de jaloux, mais celui que j'ai voulu starifier au maximum, c'est Arthur (Klause), une sorte de jeune savant fou surdoué et sur-motivé. Probablement le plus enthousiaste de tous, jamais découragé par les intempéries, il possède une board pour chaque type de météo : board de pluie, board de neige, board “sacrificielle” pour les spots les plus sales...

Je pense qu'il a dû être présent à quatre-vingt-quinze pour cent des sessions, et il a toujours de bonnes idées de tricks inédits.

Pour les galères, il y a le backside heel d'Ali (Jbilou) qui aura nécessité trois sessions différentes, espacées de plusieurs mois et qui finissaient systématiquement par un mal de dos pour moi et une semaine passée à boiter pour lui. Il finira par le rentrer un an et quatre jours après son tout premier essai, le jour de mon anniversaire : un beau cadeau, merci Ali.


Ali Jbilou, backside five-o. Ph. : Eric Mertz

À l'inverse, si je devais choisir les clips les plus marrants à filmer, je dirais toutes les interventions de Dan (Partouche), qu'on croisait régulièrement la nuit, en chemin pour une fiesta branchée et qui finissait par skater avec la board d'un pote, en caleçon pour ne pas transpirer dans ses beaux habits, ou par faire des Natas spins en équipe (et en espadrilles) à deux heures du matin ; une légende, j'vous dis !

Pour la suite, on a une série de boards inspirées par l'univers de "Portals" qui vient de sortir chez SlideBox - le skateshop où je travaille - dessinées par Léon Butterlin (il est absent des remerciements, je me rattrape vite fait).

Côté vidéo, je ne sais pas encore, je pense que comme chaque projet, il se construira à mesure qu'on filme ; il faudrait que je trouve un autre concept, mais j'ai déjà deux nosewheelings de Soy (Panday), je pense que je tiens un truc !

Remerciements : Juliane, pour avoir filmé des clips de skate pendant nos vacances, mon frère Benjamin Krug, pour avoir été le meilleur assistant réalisateur, Gaëtan Salvignol pour nous avoir accueillis à Bordeaux et Aymeric pour s'être intéressé à la vidéo.

Et merci aussi à Vincent Rebitzer (SlideBox), Julien-Arthur Menu (Adidas Skateboarding), Vivien et Jean Feil (Magenta Skateboards) d'avoir contribué à tout ça et d'avoir financé l'avant-première au cinéma, c'était trop cool !

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