"DOBRAAAJJ" / PREMIERE / Želve crew / INTERVIEW

Les gros titres du jour de LIVE doivent suffisamment au skateur, photographe et artiste de Ljubljana en Slovénie Tomaž Šantl (qui fait aussi Original Copy) pour qu'on le reconnaisse jusque dans cette préface ; en effet, c'est lui qui a suggéré à Luka Demšar et à Mark Pogačar Nikolić, du collectif local Želve crew et sa marque soeur LYC, de nous contacter au sujet de leur nouvelle production vidéo : "DOBRAAAJJ", qui consiste en pas moins de seize minutes de péripéties urbaines capturées dans la capitale, honnêtes témoins de l'énergie actuelle d'une scène pourtant effervescente de longue date mais que le grand public du skateboard persiste à ignorer - pour le meilleur et pour le pire. En tout cas, l'occasion était parfaite pour prendre des nouvelles du front de Ljubljana, représenté par du sang neuf qui tend pourtant à coaguler autour de la Sony VX-1000 - et c'est ce qu'on a fait, donc. Le résultat de cet échange, ci-dessous !
 

 Vanja Ćorović, frontside nosegrind. Ph.: Mitja Vašič

LIVE Skateboard Media : Yo les gars ! Bravo pour votre montage à la VX-1000 en provenance de Ljubljana, en Slovénie. On peut y entrevoir un paquet de locaux talentueux, sauriez-vous nous présenter le crew ? A quelle génération appartenez-vous, et grandir à Ljubljana, c'était comment, sur le coup ? Vous avez pu être témoin d'une quelconque évolution dans les moeurs et les opportunités question spot, production vidéo et exposition générale, au fil des ans ?

Luka & Mark : Salut et merci pour cette opportunité ! Notre crew est grosso modo un tas de potes qui se sont rencontrés quand ils étaient gamins et se fréquentent toujours aujourd'hui. 

Le crew s'est même agrandi au moment où certains d'entre nous, originaires d'autres villes, l'ont rejoint suite à leur déménagement ici, pour leurs études. C'est ainsi qu'on a rencontré Jan Robek, Nejc Šubic, Matevž Vršič. Et puis, les gars plus vieux ont vu ce qu'on faisait, et ils nous ont rejoint à leur tour. A la base, notre génération, c'était plutôt de l'ordre de 1995 à 1999, mais depuis ça s'est bien étendu.


Mark & Luka. Ph.: Eva

Grandir ici à cette époque, c'était vraiment cool. On était nombreux, et il y avait toujours quelqu'un avec qui skater. Au fil des ans, pas grand chose a changé ; il y a eu une période qui a vu certains de nos potes arrêter le skate et on l'a bien ressenti, et puis les autres gars que j'ai mentionné ont débarqué à Ljubljana et tout à coup, on s'est retrouvés à plein à nouveau.

"A l'époque,
le skateboard
n'était qu'un jouet
de plus"

Question spots, à l'époque, la ville était plutôt vieille au niveau de ses routes, trottoirs, parcs... Mais au fil des dernières années, elle a été partiellement reconstruite, donc certains des anciens spots ont disparu et d'autres, nouveaux, sont apparus. Mais sinon, pas de grand changement. Pour une ville relativement petite, il y a vraiment plein de spots.


Mark Nikolić, kickflip. Ph.: Mitja Vašič

LSM : Qu'est-ce qui vous a rapproché de la Sony VX-1000, entre autres caméras ? A quelle point cette caméra est-elle accessible dans vos quartiers ? Car je sais que les efforts que cela représente d'en acquérir une (puis de l'utiliser) peuvent varier exponentionnellement de pays en pays. En l'occurrence, je trouve que cette caméra fait bien ressortir les couleurs et les textures des trottoirs et des routes des vieilles villes d'Europe en particulier. Est-ce qu'il y a certaines vidéos qui vous ont influencé dans ce sens, ou est-ce que vous faites ça par réflèxe ?

Luka : J'aimais bien l'allure du footage dans "STAY GOLD", c'était différent ; sur le coup, je ne faisais même pas encore de skate, c'était mon pote qui avait trouvé cette vidéo et on l'avait matée ensemble. A l'époque, le skateboard n'était qu'un jouet de plus ; on jouait aussi beaucoup aux jeux vidéos Tony Hawk's Pro Skater - qui comprenaient des vidéos représentatives des vrais skateurs pros figurant dedans - et là encore, tout était filmé à la VX.

La caméra en elle-même n'était pas vraiment accessible mais le souhait d'en acquérir une était bloqué dans ma tête, donc j'ai commencé à économiser mon argent de poche et à vendre mes posessions, dont ma première caméra, qui était une Sony Handycam que mon père m'avait obtenu. Ca a pris environ un an, mais j'ai fini par rassembler assez pour pouvoir demander au pote de mon grand-père de me commander une VX-1000 d'occasion depuis l'Allemagne sur eBay.


Jan Arhar, backside tailslide. Ph.: Luka Demšar

Cette première VX que j'ai eu était de bien loin la meilleure. Elle ne défaillait jamais. Malheureusement, un jour, sur un spot, un gardien s'est énervé après nous (on a par la suite appris qu'il avait des troubles du comportement) et a commencé à me malmener et à me frapper, en hurlant "supprime les images, filmer ici, c'est interdit !...". On avait même pas filmé quoique ce soit ce jour là, personne n'était ne serait-ce qu'en train de skater, j'étais juste en train de faire mes réglages. Au final, il s'est emparé de la caméra et l'a fracassée par terre...


Ph.: Tomaž Šantl

Depuis, j'en ai eu quatre de plus, mais aucune qui fonctionne aussi bien - elles ont toutes leur lot de problèmes. J'ai toujours la première chez moi, on en a même réutilisé quelques pièces avec Mark, et l'idée de la réparer un jour persiste dans un coin de sa tête. On a bien essayé quelques opérations sur la table de la salle à manger et dans le garage, mais sans grand succès. Du coup, certains jours, on a des clips propres et d'autres, des glitches de partout. L'ancienne me manque beaucoup.

"Pas besoin de téléphone ou de Facebook"

LSM : Sauriez-vous raconter l'essentiel de la scène de Ljubljana au fil du temps ? La Slovénie en général a toujours eu une scène bouillante avec une forte éthique D.I.Y. (Proper Skateparks et le Boldrider crew sont emblématiques), qu'il s'agisse de spots de skate ou de production tout court. Par exemple, dans votre vidéo, on vous voit représenter des marques locales telles que Kiss The Future - quelles entreprises créatives bien de chez vous souhaiteriez-vous recommender au lecteur ? Quels sont les shops, évènements ou publications qui servent de pilier à la scène ? Et bien sûr, vous-mêmes, les gars, quelle est votre activité ?

Luka & Mark : Pendant longtemps, notre groupe (de 1995 à 1999) était la génération la plus jeune à faire du skate en ville et à sortir, mais, récemment, on voit de plus en plus d'enfants avec des skateboards ! Il y a aussi quelques types qu'on voyait un peu il y a quelques années, quand ils étaient mômes ; ils avaient l'air de tomber dedans, puis ils ont arrêté de venir un temps et, là, ils reviennent avec trois têtes de plus et du talent sur une planche. Avec tout ça, régulièrement, il y a plus d'une bonne quinzaine de garçons et filles qui fréquent régulièrement Cankar, notre spot principal.

Au sein de notre groupe, on a toujours skaté en ville. Il y a beaucoup de skateurs locaux qu'on ne connait pas tant que ça, en fait, parce qu'ils vont exclusivement dans les parks (et pourtant, les deux 'skateparks' de la ville de Ljubljana sont nuls). Mais en général, la scène est vraiment bonne ici en ce moment.

Le spot de rassemblement historique, c'est donc Cankar Hall. Déjà à l'époque, c'était le coin pour le skate et les vendredi soirs, pas besoin de téléphone ou de Facebook, il s'y trouvait toujours quelqu'un. C'était à cette époque que les O.G.'s filmaient "TO NI HEC".


Mark Nikolić, frontside boardslide. Ph.: Jan Robek

La scène D.I.Y. cartonnait déjà l'époque, aussi. Des spots localement réputés tels que Kolezija Pool (R.I.P.) et Pumpa étaient déjà actifs. Depuis, tout ne s'est que développé, par exemple, Pumpa s'est a évolué du stade de petite piscine D.I.Y. à celui de jungle du skate. Davantage de nouveaux spots sont apparus. Notre park couvert local, ROG, a poussé. Et il nous faut aussi mentionner nos amis de Alprem (Kamnik), KESA (Škofja Loka), Prestranek (Prestranek), Ribnik (Domžale) ; des noms connus de tous les locaux ayant de près ou de loin trait à la scène skate.

Sinon, outre les spots, il y a aussi une forte scène d'artistes de la mode, de la musique, de la photo... qui opèrent en indépendant. Anselma est la boutique qui distribue Kiss the Future, et ils travaillent aussi avec nous. Tomzi est toujours là, il fait partie du paysage.

"Ce que Nikola [Racan]
a fait pour la
scène des Balkans
est quelque chose de grand"

Et puis il y a Peter Fettich - quand on était gosses, pour nous, c'était le mec qui promenait tout le temps son chien autour de Cankar Hall, mais c'était vraiment un photographe visionnaire. Par le passé, il a fait des zines et, récemment, il a sorti un livre sur la scène D.I.Y. slovène intitulé "RISPECT THE BOUL", que quiconque un tant soit peu intéressé par le sujet devrait se procurer. Il déborde de photos de ces spots D.I.Y. à travers les âges, capturant leur édification et puis les sessions.

Sinon, localement, on opère sous le nom du Želve crew et on a notre marque, qui s'appelle LYC. Jetez un oeil, et au travail des gens que l'on vient de mentionner, aussi !

LSM : Revoir de la VX-1000 à Ljubljana - surtout avec tes réglages - me donne instantanément des flashbacks de la vidéo du Croate Nikola Racan : "SOLSTICIJ" ; sauriez-vous expliquer cette sorte de fraternité qui semble exister entre la scène croate et la scène slovène, mais aussi la scène serbe et bien d'autres encore des pays avoisinants ? Le réseau semble toujours très fort mais, pour quelqu'un d'étranger à ce microcosme, ce n'est peut-être pas très apparent, donc mentionnons-le.

Luka : J'imagine qu'ici, tout se ressemble et s'assemble puisque tous nos pays faisaient autrefois partie de la Yougoslavie, donc les bâtiments, les revêtements, les rues, les gens ne diffèrent pas réellement, visuellement en tout cas. Il y a aussi le fait qu'au fil du temps, on s'est fait de bonnes relations entre la Croatie et la Serbie, et il est important de mentionner que le Vladimir Film Festival nous rassemble tous chaque année - donc naturellement, chacun copie un peu sur l'autre. Ce que Nikola a fait pour la scène des Balkans est quelque chose de grand qu'ici, tout le monde apprécie.


Mark Nikolić, body varial hippy jumpPh.: Mitja Vašič

Mark : Je pense que la scène d'Ex-Yougoslavie est plus connectée que la moyenne car elle est petite, que personne d'extérieur ne se donne la peine de s'y intéresser particulièrement, et qu'on galère tous de la même manière pour skater ici.

"Les gens qui nous trouvent
trouvent quelque chose
de rare et
d'inconnu"

Quand quelqu'un nous rend visite en provenance de Croatie ou de Serbie, on essaie toujours de se capter, de skater, de se voir au possible et vice versa. C'est vraiment une relation fraternelle, on est tous connectés en permanence.


Le crew à Pula en Croatie, 2019. Ph.: Mark Nikolić

LSM : Souhaiteriez-vous que les gens sachent quelque chose en particulier au sujet de la scène slovène ? Malheureusement, c'est le profil type de communauté dont l'activité bat son plein, mais trop étrangère aux enjeux de la "grosse" industrie du skate pour que cette dernière la valorise, donc à moins de creuser la culture locale et son histoire, elle est rarement présentée en tant qu'autre chose que la carte postale du pro étranger lambda de passage. Cependant - et fort heureusement - elle n'a pas l'air d'avoir besoin de ce type de soutien pour perdurer tout en conservant son caractère authentique. Y a-t-il des noms en particulier que vous souhaiteriez communiquer au reste du monde ? Des vidéos locale à mentionner pour les intéressés, peut-être ? On pourrait commencer par la légendaire "TO NI HEC" de Tomzi…

Luka & Mark : [rires] "La carte postale du pro étranger lambda de passage".

Luka : Pas spécialement ; c'est une scène locale, qu'on partage avec nos voisins yougoslaves. Les gens qui nous trouvent trouvent quelque chose de rare et d'inconnu ; personnellement, si ça m'arrivait, je serais refait !


Mark Pogačar Nikolić, frontside wallride. Ph.: Luka Demšar

Mark : Ce serait cool que les gens réalisent à quel point la scène est grosse et forte ici, quand même ; surtout à l'échelle d'un si petit pays.

Luka & Mark : "TO NI HEC", c'est clair ! Et si vous voulez vraiment vous égarer, essayez de rechercher Boris Petković "Hefe".

"Un adulte
qui vit
un rêve
d'ado"


Tomaž Šantl, frontside noseslide. Ph.: Mitja Vašič

LSM : Consacrons donc une question entière à Tomzi puisqu'il le mérite largement. Pouvez-vous décrire son rôle et son influence sur la scène locale au fil des ans et ce, encore aujourd'hui avec Original Copy ? Sur une échelle de zéro à cinq, comment évalueriez-vous sa performance dans le rôle crucial d'ambassadeur culturel en tant que titulaire de la dernière part de "SOLSTICIJ"?

Luka : Tomzi est le héros d'enfance que tu rencontres en vrai et qui ne te déçoit pas. C'est une légende, et on traîne et skate avec. Il est l'un des piliers de la scène, un pur 100.

Mark : Oui, je suis d'accord avec Desh. Je crois que parmi notre génération, on sait tous qui il est, il a fait plein de choses pour le skate ici et pourtant, il ne réalise pas l'impact qu'il a eu sur nous... Avec sa série Original Copy, il a une façon unique d'approcher la vidéo, la musique, le skate, toujours à ce jour - c'est même sûrement l'un des meilleurs trucs que la Slovénie a produit ces dernières années. C'est aussi le meilleur coiffeur. Il me coupe les cheveux, et je garde son chat quand lui quitte la ville.

Luka & Mark : On voudrait laisser le reste du crew s'exprimer à son sujet, aussi.

Jan Arhar : Tomzi est l'un des rares O.G.'s toujours à pousser la scène, et il a le meilleur style.

Matevž : L'enfant le plus adulte que je connaisse. 

Vanja : Un adulte qui vit un rêve d'ado, je dirais.

Jan Robek : Le diamant brut du skate des Balkans.

Nejc : Sonček slovenskega skejtanja (en gros, 'rayon de soleil local' mais je ne suis pas certain qu'une traduction puisse honorer la réalité du titre) 

Acty : Le type que tu veux devenir en grandissant.

Gal : Surfer flow.

David Soda : Je ne peux que le remercier mille fois pour "TO NI HEC". C'est une vidéo de skate que j'ai regardé en boucle quand j'étais jeune, et celle qui m'a toujours le plus inspiré.

Adi: Tomzi original !

"Les clips
et les full-lengths
se font d'eux-mêmes"


Jan Arhar, frontside 50-50. Ph.: Mark Nikolić

LSM : OK, c'est le moment des remerciements ! Et aussi, quoi de prévu pour l'avenir, d'autres projets en cours, peut-être ? Merci pour votre temps, on reste en contact !

Luka : Merci à Tomzi de nous avoir connecté avec vous, et à toi d'avoir été à fond. Aussi, à tous nos potes qu'on a rencontré au fil du temps : Raul, Peki, Puti, Nikola, Butko, Soda... The Yugo connection is strong !

Cela fait dix ans que je filme, maintenant, et je n'ai jamais rien planifié. On sort et il se passe des trucs ; les clips et les full-lengths se font d'eux-mêmes. Donc on continue de filmer, et on ne va pas s'arrêter. Voici notre compte Vimeo, avec nos productions principales. Et pour ce qui est de l'actualité imminente, Mark et moi, on a des clips dans la prochaine production Original Copy de Tomzi - et puis, on va sortir d'autres montages. C'est juste constamment en route. Tout le monde veut filmer, donc on accumule les images.

Mark : J’aimerais remercier la mère de Luka pour m'avoir nourri à base de restes pendant toutes ces années [rires]. Non, en vrai, j'aimerais remercier les amis que j'ai rencontré, et le skatepark ROG de nous abriter chaque hiver. Shout out to Vevče, the Croatian homies, le crew PRVNS de BelgradeAlpremKESA. Et oui, on filme en permanence - peut-être un peu moins l'hiver, vu la météo, et on a des images dans la vidéo Original Copy "PANNONIAN ROMANCE" filmée en Slovénie, à la frontière avec la Hongrie. Ah, et je suis en train de filmer un genre de part avec Tomzi, je crois, dans laquelle on retrouvera évidemment des gars du crew ! On est tout le temps dans la streec.

Luka & Mark : Merci Aymeric et LIVE pour cette occasion de présenter notre vidéo et notre scène skate !


Ph.: Jan Robek

 

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