"Situación de Calle" / Gerardo Sosa / INTERVIEW

C'est rare de voir une full-length de skate émerger d'Argentine, et pratiquement inédit qu'elle s'exporte dans le monde avec une audacité qui n'est pourtant que due. Si les spots du coin sont autant de proies au tourisme skateboardistique depuis un bon bail et que quelques noms fameux ont traversé la frontière - dans un sens ou dans l'autre, les productions locales semblent souligner un vide, de par l'absence de leur représentation dans les médias skate à portée internationale. Ce qui amène, logiquement, à se poser la question : que se passe-t-il, là-bas ?

La sortie de la nouvelle vidéo de Gerardo Sosa : "Situación de Calle", en tout cas, constituait l'opportunité parfaite pour attraper un activiste familier avec cette scène au tournant, et il s'est trouvé réceptif à l'idée de s'exprimer à son sujet, pour nous, pour vous, en cinq !

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LIVE Skateboard Media : Yo, Gerardo! Qui es-tu, peux-tu te présenter, nous raconter ton parcours dans le skate, et d'où tu viens ?

Gerardo Sosa : Je m'appelle Gerardo, j'ai vingt-six ans et je viens de Guatemala City au Guatemala, mais j'ai vécu à Buenos Aires ces sept dernières années, j'ai bougé à droite à gauche et là, depuis peu, j'habite à Santiago.
 
Je n'ai pas vraiment de parcours dans le skate à proprement parler, je suis juste à bloc de skate et de vidéos de skate en particulier - donc, arrivé à un moment, j'ai naturellement commencé à vouloir créer les miennes.
 

Kliber Velasquez, Rafael Torres, Nolan Pantaleón, Joni Miño, Gerardo Sosa. Ph.: Le Passant Inconnu
 
LSM : Pourquoi cet élan d'investissement dans une full-length filmée à Buenos Aires, à ce moment précis ? A quoi ressemble le reste de la scène argentine, pourrais-tu nous raconter un peu de son histoire (puisqu'elle est rarement relatée) ; y a-t-il beaucoup de gens qui skatent et qui documentent du skate, là-bas, et comment ? Des noms de créatifs que tu recommenderais ?
 
Et à quand remonte l'histoire du skate en Argentine, d'ailleurs ? Remonte-t-elle à des décennies sans pour autant avoir jamais été représentée dans les médias internationaux  (schéma classique dans les zones isolées géographiquement et culturellement, on en parlait récemment avec le skateur brésilien Sergio Santoro et on se disait que la barrière de la langue jouait sûrement un rôle dans cette imperméabilité), ou est-elle relativement nouvelle ? 
 
Gerardo : Ca faisait quelques années que je pensais à faire une full-length, mais j'ai fini par ne m'y employer que maintenant. Mon truc, c'est de mettre en avant tout le talent underground, tous ces gens qui défoncent en skate mais n'ont jamais été filmés, ou à peine ; c'est ça qui me motive à leur construire une vitrine, en quelque sorte.
 

"Les scènes d'Amérique Latine sont pénalisées
dans les médias internationaux
de par la barrière de la langue,
et l'accès limité au matériel
"

 
Je trouve que la scène argentine est l'une des plus fortes en Amérique Latine, mais on en entend effectivement très peu parler (et je dis ça en tant qu'originaire du Guatemala, qui a une scène minuscule). Il y a énormément de bons skateurs mais très peu de marques, de filmeurs, de photographes et de médias pour les représenter. La plupart des gens ici filment tout au téléphone, même certaines marques, car tout est trop cher ici, et c'est très difficile pour le citoyen moyen de se procurer une caméra, ce qui limite forcément la quantité d'images qui sortent.
 

Pono, backside ollie. Ph.: Gerardo Sosa
 
Je trouve aussi qu'un autre problème, c'est la négligence des skateurs étrangers en général, c'est très difficile pour eux d'avoir des parus dans les médias locaux. Puisque je suis moi-même, de base, étranger, je ne suis pas forcément le mieux placé pour parler de la scène argentine, mais j'ai fait mes recherches sur les vidéos, les magazines, les gens et je peux t'assurer qu'elle existe depuis les années quatre-vingt, et a toujours carburé. J'ai l'impression que c'est une scène vraiment délaissée en général, alors que j'ai vu des productions locales de qualité, certaines vieilles d'au moins vingt ans.
 

"Le talent est là, mais
tout le monde y gagnerait
d'un peu plus
de soutien
"

 
Et puis, il y a aussi le fait que l'Argentine a eu des skateurs tels que Diego Bucchieri et Milton Martinez qui se sont connectés avec des marques U.S., Tom Penny qui a vécu ici quelques années et en a profité pour filmer un paquet de trucs sur les spots, et que ceux-ci reviennent régulièrement dans beaucoup de vidéos de grosses marques.
 

John Aquino, backside smith grind. Ph.: Gerardo Sosa
 
Quelques filmeurs historiques que j'aime bien sont Ramiro Sciallo, qui était le filmeur du crew Killanight, l'un des plus gros crews en Argentine (avec des skateurs tels que Paris Laurenti, Miguel Barrionuevo et Cristian Bica qui sont des pros réputés ici), et qui a donc fait les vidéos Killanight. Ale Glikman qui a fait "Respeta La Técnica" et Hernando Ramirez "Ñaño", qui fait Asco. Ce sont les vidéos qui sortaient à l'époque où j'ai débarqué là-bas, et ça m'a clairement bluffé de voir des "vidéos locales de potes" de ce calibre, surtout dans un endroit à la scène pratiquement invisible.
 

"J'aime particulièrement l'idée de deux personnes
qui skatent différemment mais peuvent
quand même skater le même spot,
selon leur propre parfum
"

 
Ces derniers temps, il y a eu une résurgence de réalisateurs et de productions indépendantes qui fait plaisir. Dino Caraballo est toujours dehors à skater et à filmer, il a fait une vidéo qui s'appelle "Ahora!" et, en ce moment, bosse sur sa prochaine, à la sortie prévue au cours des prochains mois. Mon pote Isaac Gonzalez vient de faire les avant-premières de sa vidéo "Vagabond", il y a quelques jours à peine, c'est de la VX bien crado, bien granuleuse, j'imagine que ça sortira sur Internet tôt ou tard.
 

Tomás Alvarez. Ph.: Gerardo Sosa
 
Mais pour conclure là-dessus, oui, je dirais que les scènes d'Amérique Latine sont pénalisées dans les médias internationaux de par la barrière de la langue, et l'accès limité au matériel, ce qui limite les possibilités de production.
 
LSM :  exactement a été filmé « Situaciòn De Calle » - c'est du pur Buenos Aires, ou tu as voyagé un peu ? Comment as-tu impliqué les skateurs qui sont dans ta vidéo, c'est un aspect que tu avais planifié ou as-tu juste accumulé du footage de tout le monde, spontanément, sans réfléchir ? Tout s'est fait naturellement, ou voulais-tu mettre en avant certains noms, certains styles ? Y a-t-il quelqu'un que tu aurais souhaité pouvoir filmer davantage ?
 
Gerardo : C'est surtout du Buenos Aires, avec peut-être quatre clips et quelques images d'ambiance filmés à Santiago.
 
J'ai commencé par filmer les gars avec qui je skatais, et puis au fur et à mesure que le projet avançait, d'autres skateurs m'ont contacté, et j'en ai rejoint d'autres moi-même, aussi.
 
L'approche, c'était surtout de l'accumulation de clips, oui ; évidemment, certains tricks étaient pensés à l'avance et calculés, mais la dynamique était de sortir skater et de filmer tout ce qu'on pouvait.
 
L'idée était de ne pas présenter un style de skate en particulier, mais plutôt la diversité des skateurs et de leurs interprétations du skate. J'aime particulièrement l'idée de deux personnes qui skatent différemment mais peuvent quand même skater le même spot, selon leur propre parfum.
 

Mati Giorgi, car ride. Ph.: Gerardo Sosa
 
J'aurais vraiment voulu filmer des images de Francisco Penayo, qui est un bon pote et m'a beaucoup appris question filming, il défonce en skate mais ça a été difficile de se connecter pour filmer ensemble, la vie étant la vie... Et puis, il filmait en même temps pour "Vagabond". On a réussi à skater quelques fois ensemble mais on a rien réussi à gratter, à part quelques images d'ambiance, histoire de le mettre dans le mix quand même.
 
LSM : Quand a été le moment où tu t'es dit que tu allais prendre la responsabilité d'un tel projet - une full-length en Argentine, c'est ambitieux, faire des montages pour Internet c'est quelque chose, mais une vraie vidéo, c'est le niveau supérieur ; étais-tu conscient que du fait de la rareté du phénomène, tu allais passer pour un ambassadeur du skate argentin, quelque part ? Ca t'a mis la pression, cette responsabilité ? As-tu consciemment essayé de mettre ce rôle à bon escient pour la scène ? 
 
Gerardo : J'ai toujours voulu faire des full-lengths, depuis que j'ai commencé à filmer. J'ai déjà fait d'autres vidéos, plus courtes et moins élaborées, au Guatemala et en Argentine. En bon fan de vidéos de skate, à force de constater que les full-lengths se font de plus en plus rares, j'ai trouvé un élan de motivation pour passer plus de temps sur un projet plus travaillé.
 

"En observant de nouvelles scènes, on découvre
de nouveaux spots, tricks et approches
qui peuvent t'inspirer à évoluer
et grandir en tant que skateur
"

 
A l'origine, je suis venu en Argentine pour l'université et j'ai terminé mon parcours en décembre dernier, ce qui a marqué un moment de ma vie où j'ai du réfléchir à ce que je voulais faire par la suite. Quelque part, cette vidéo est un hommage à mon bout de chemin en Argentine, et aux aspects de ma personne que ce séjour a enrichi. Ca, et l'idée de représenter le talent underground, toujours - ces gens qui défoncent mais, pour un panel de raisons, ne se voient octroyés aucune exposition.
 

Nolan Pantaleón, frontside boardslide. Ph.: Gerardo Sosa
 
D'une manière générale, ce serait top que les gens qui investissent du temps de travail dans le filming, le skate, les photos etc... soient davantage reconnus à leur juste valeur, car je sais à quel point ce type de production représente un effort, et j'ai l'impression que le talent est là, mais que tout le monde y gagnerait d'un peu plus de soutien.
 
LSM : Quel serait ton conseil à quelqu'un qui souhaiterait en apprendre plus au sujet de la scène skate en Argentine et de son histoire, comment l'orienterais-tu et pourrais-tu expliciter des raisons pour lesquelles, selon toi, certains devraient davantage prêter attention aux locaux (et pas que pour leurs spots), peut-être même au point de s'y rendre en personne ? Et quid de toi - de nouveaux projets en préparation ?
 
Gerardo : Je pense que les gens devraient être ouverts à l'idée que le skate est désormais une activité globale, il y a des gens partout dans le monde qui skatent à haut niveau ; je crois qu'un vrai skateur peut comprendre ça et apprécier du bon skate, quelqu'en soit le style et leurs affinités avec.
 
Je pense qu'en observant de nouvelles scènes, on découvre de nouveaux spots, tricks et approches qui peuvent t'inspirer à évoluer et grandir en tant que skateur.
 

Nolan Pantaleón, frontside 50-50. Ph.: Gerardo Sosa
 
Je sais que c'est difficile de regarder chaque nouvelle vidéo qui sort, surtout vu le rythme moderne auquel elles sortent, mais en tant que réalisateur indépendant moi-même, j'essaie clairement de regarder des productions en provenance d'endroits que je n'ai jamais vu, ou même dont je n'ai jamais entendu parler - pour cette raison précise.
 
Et en ce qui me concerne, j'essaie de toujours être en train de bosser sur quelque chose, en fait ; "Situación de Calle" est ma deuxième vidéo cette année (la première, c'était un clip réalisé au cours d'un séjour d'un mois au Guatemala), j'ai récemment déménagé au Chili et logiquement, d'ici la fin de l'année, j'ai envie d'y produire un montage, avec des locaux chiliens qui défoncent, histoire d'en rajouter une couche !
 
LSM : Merci pour ton temps et pour ton travail, Gerardo !
 
 


Francisco Penayo & Mati Giorgi. Ph.: Gerardo Sosa

 

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