William Strobeck, macadam cowboy?

(photos issues de la collection de William Strobeck)
Interview: Benjamin Deberdt

En complément d'enquète suite à son interview à propos du Cinematographer Project, il nous a paru pertinent de revenir sur cette interview de William Strobeck (parue dans le Sugar # 131), cette fois dans sa version intégrale…

William Strobeck and Jake Johnson

Autoportrait avec Jake Johnson
 

Les gens commencent généralement par documenter leurs amis, leur environnement, avant de devenir photographes, cinéastes… Cela a été le cas, pour toi ?
Ma grand-mère m’a offert un caméscope quand je devais avoir 14 ans. Il y avait une grosse bande de gamins au musée de la ville, qui avait des airs de Love Park. J’ai plus ou moins arrêté l’école, pour y passer tout mon temps, avec ces gars qui étaient à la limite de la délinquance… Quand j’ai eu la caméra, j’ai passé tout mon temps à les filmer, parce qu’on voulait faire des vidéos et avoir nos petites avant-premières. Ce n’était même pas « on va filmer n’importe quoi et le sortir ! ». Notre ville avait de très bons skateurs.
 
Décris-nous l’endroit dont tu viens…
Syracuse ? Niveau taille, ce n’est même pas un quart de New York, c’est une petite ville. Peut-être quatre ou cinq gros immeubles, et tu peux aller d’un bout à l’autre de la ville en ride… J’avais grandi au bord d’un lac, donc pour moi, c’était une grande ville quand j’y ai déménagé. Je n’étais pas habitué à ça. Alors quand plus tard, j’ai déménagé à Philadelphie, j’étais : « Putain, c’est énorme ! », et quand je suis arrivé à New York : « Wohhh, c’est encore plus grand ! ». Donc, oui, Syracuse est une petite ville, mais une ville tout de même. Il s’y passe aussi de sales trucs… D’ailleurs, avec le temps, les petites villes me semblent plus dangereuses que les grandes. On y trouve pleins de gens sketchys, qui voient ce qu’il se passe dans les grandes villes, à la télé, et l’imitent. Et puis, il n’y a rien à faire, non plus, donc, c’est comme ça qu’ils s’occupent: ils foutent la merde !
 
Ton arrivé à Philadelphie, alors ?
Je crois que c’était en 1996, je devais avoir 17 ans… Un ancien pote de Syracuse y était pour étudier à la University of Penn. On est allé le voir, à quelques-uns pour skater. La scène était incroyable, c’était les Matt Reason, Ricky Oyola, Freddy Gall, tous ceux que j’avais vus dans la vidéo Sub Zero. Tu pouvais skater partout sans te faire virer. Le sol de City Hall était si lisse que, si tu tombais, tu pouvais glisser super loin, tu ne te faisais jamais mal ! Quatre mois plus tard, mon bac en poche, j’y ai déménagé avec ma copine de l’époque. Je n’ai même pas emmené ma caméra… Je faisais juste du skate, et je rencontrais plein de gens super intéressants, et intéressés par plein de choses comme l’art, ou autre !
 
Et comment tu t’es mis à filmer plus sérieusement alors ?
Je me suis fait envoyer ma caméra… C’était une 8mm de base, mais j’étais à Love tous les jours. J’ai commencé à filmer Stevie Williams… Puis, je me suis fait volée ma caméra, par l’un des sans-abri du spot. Je l’avais laissé sur un banc, dans un sac, pendant que je skatais juste à côté. Je me retourne et je vois l’un des clochards qui court avec… Un mois plus tard, j’ai expliqué à ma copine que je voulais filmer, que je pensais qu’il y avait moyen de faire des choses, et elle a fini par mettre l’argent pour une caméra. On a conduit deux heures jusqu’à un outlet Sony, et j’ai chopé une VX 1000. Je la trimballais dans un sac de marin, je n’avais même pas de vrai sac photo ! J’ai commencé à filmer Stevie, Rob Pluhowski… Stevie devait avoir 17 ans. Il venait à Love, empruntait une board et était juste incroyable. On aurait dit un danseur… J’ai encore ces images… Je filmais tout, le skate et tout le reste, parce qu’il y avait tellement de personnalités incroyables. Il s’en passait des choses !
 
Comment tu en es arrivé à filmer pour Photosynthesis ? Ça a été ton premier job dans le skate, non ?
Josh Kalis était en train de filmer avec Joe Castrucci, qui allait créer Habitat plus tard, pour 411. Josh a fait backside flip au-dessus des deux poubelles à Love, ce jour-là, et je l’ai filmé aussi. En cachette ! [Rires] J’ai donné mon angle à Joe. Un mois après, ils m’ont demandé : « On fait une vidéo, tu veux aider à filmer ? On peut te payer à la journée. » Deux jours plus tard, j’étais à Love, avec Josh. Tout s’est fait très vite…
 Anthony Pappalardo and William Strobeck

Autoportrait avec Anthony Pappalardo

La vidéo aura pris combien de temps, au final ?
J’ai dû bosser dessus trois ans, je pense… La scène à Philly est devenue énorme. Habitat démarrait, et j’ai aidé Joe à finaliser le team. Dès que tout a été en place, on avait du monde tous les jours. Le team Habitat au complet filmait à Philly. La moitié de la vidéo a été tournée sur le Côte Est. Je ne me rendais pas compte que ce serait une vidéo aussi importante. Même lorsque je l’ai vue finie, ça ne m’a pas marqué autant que les autres spectateurs, parce que je filmais tous les jours, je montrais aux gars ce qu’ils avaient le soir, donc j’y étais devenu insensible. Et ça reste vrai pour tout ce que je fais. Quand ça sort, c’est ce que c’est, et je ne sais plus qu’en penser… Je me dis que si tu travailles sur un film, lorsqu’il finit par sortir, tu ne sais même plus s’il est bon, ou pas. C’est quelqu’un d’extérieur, qui n’a aucune idée de ce qu’il va voir, qui peut donner son avis. Et ça reste vrai pour tout ce que je fais. Quand ça sort, c’est ce que c’est, et je ne sais plus qu’en penser…
 
Tu as déménagé à New York pendant le tournage de Photo ?
Ils ont fini par « fermer » Love Park, je me suis séparé de ma copine de l’époque, et j’ai décidé de bouger à NYC, comme Pappalardo et Pluhowski. Des gars de Syracuse y vivaient et avait une chambre de libre… New York était aussi excitant pour moi que lorsque je suis arrivé à Philly en venant de Syracuse. Il y avait cette énergie, j’étais complètement perdu… C’était très marrant, en 2002. Ça a beaucoup changé. L’internet était à peine présent, quand je suis arrivé ici. Maintenant, c’est un jeu vidéo permanent. Mais, on rigole toujours bien !
 
Donc, tu ne vivais pas ici quand tu as filmé tous ces footages de Jason Dill ?
Non, je vivais encore à Philadelphie, je squattais juste chez lui, sur Canal St. Je devais avoir 19, 20 ans… J’étais un bleu, mais lui pas du tout ! Je ne le connaissais pas beaucoup. Il était jeune et spontané. Alors, je sortais avec lui, et je profitais du spectacle ! Moi, je ne faisais pas la fête… Ce n’était jamais : « on va prendre un verre au bar… », mais plutôt débarquer dans un endroit immense rempli de gens de la mode. Souvent, je restais à la maison, pendant que lui sortait et revenait vers trois heures du matin avec du monde, alors que moi je dormais sur le plancher. [Rires] Je n’étais pas encore sorti de ma coquille. J’étais jeune et timide…
 
En fait, tu n’as jamais réalisé de gros projet vidéo de A à Z…
Non, jamais… Je devais travailler sur quelque chose du genre, mais cela ne s’est pas fait. Filmer du skate, c’est un boulot que je n’aime faire qu’avec des gens que j’ai envie de filmer. C’est presque atroce pour moi de filmer un gars quand je n’en ai pas envie. C’est pour ça aussi, que je suis qui je suis dans le skate. Quand je sors ces petits montages, ce que les gens voient, ce sont les gars avec qui j’aime bosser et que j’ai envie de représenter, parce qu’ils font partie de ce que je fais. Réaliser une vidéo complète, cela implique de filmer quelques gars que j’aime bien, mais aussi d’autres qui ne m’intéressent pas du tout. Ce n’est pas mon truc… OK, quelqu’un te paye pour ça, mais parfois, je préfèrerais ne pas recevoir cet argent, et juste faire comme j’ai envie, parce qu’au final, c’est ce que je vais laisser derrière moi et les gens que je veux représenter sont des amis, aussi. Je pourrais donner les mêmes images à quelqu’un d’autre et il en ferait quelque chose de complètement différent de moi.
 
Comment tu as développé ce style de montage qui t’est particulier, d’ailleurs ?
Les gamins qui filment aujourd’hui ne regardent rien en dehors du skate. Je n’en ai pas l’impression… Ils copient ce que les autres font parce qu’ils pensent que c’est ce qu’il faut faire. Quand j’ai commencé, j’étais pareil… Quand j’étais à Philly, je copiais ce qui se faisait. Si je refilmais ce footage maintenant, je le ferais différemment, parce que je pense que l’on pourrait montrer tout ça d’une autre façon. Tu devrais faire les choses comme tu les sens, mais cela fait peur de faire du neuf, parce que ça sera critiqué à la sortie. Aujourd’hui, je fais les trucs de la façon dont je veux qu’ils soient vus… Plus pour moi, que pour les autres. À la base, le footage allait aux marques qui en faisaient ce qu’elles voulaient. J’essaie de me le réapproprier quand je peux, et les retours sont plutôt positifs, donc…
 
On parle d’une sorte de mixtape de tout ton travail…
Je sais ! Je viens de finir d’importer tout le footage, c’est parti ! Ça va prendre un peu de temps, mais, crois-moi, j’ai plein de footage qui n’a pas été apprécié à sa juste valeur pendant les montages de Photo et Mosaic, alors ce sera intéressant. Et j’ai des images montrant plus la personnalité des gens aussi, ce qui est le plus important pour moi. Les gamins veulent voir du skate, mais voir ces gars parler est plus réaliste qu’un trick, pour moi. Les gens que j’apprécie sont ceux avec une personnalité, quoi qu’ils fassent. Ils m’intéressent et je veux montrer pourquoi. Je veux tout mettre dans une vidéo dont je pourrais dire : « C’est la mienne, c’est ce que j’ai fait à cette époque ! ». Je sens bien que je m’éloigne du skate, même si je l’adore toujours. Je ne veux pas avoir 50 ans et filmer un gamin de 15 ans. Ce serait juste embarrassant ! Je sais que je peux faire d’autres choses.

Hell by William Strobeck

Quand tu dis que tu filmes les skateurs qui t’intéressent, comment ça se traduit, quand, par exemple, tu tournes un clip pour un groupe de musique ?
Je l’ai déjà dit, mais dans le skate, tu ne bosses jamais avec des femmes ! Ça n’existe juste pas. Les seules femmes avec lesquelles tu vas peut-être travailler sont au bureau de la comptabilité, et tu ne les verras jamais de toute façon. Tu leur envoies une facture par internet ! J’aime travailler avec des femmes, il y a juste trop de testostérone dans le skate ! Tu es dans un camion, avec dix gars. Tu t’arrêtes dans des stations services… Tu écoutes des psychos parler toute la journée. Certains sont super, mais d’autres sont justes très lourds, parce qu’ils sont restés des enfants à l’intérieur… La façon dont le skate est filmé et monté, est différente de tout le reste de ce que tu vois, que ce soit des clips, des courts-métrages, et pour moi, c’est la façon naturelle de filmer. Et cette différence est sûrement encore plus fort par rapport à d’autres genres cinématographiques. Si je filme une fille en vélo de cette façon, cela aura un look différent. Mais mon style n’est pas si « différent » que ça. Andy Warhol ou Kenneth Anger ont fait des trucs plein plus abstraits que tout ce que j’ai pu faire. J’aimerais que les skateurs regardent ces trucs qui ont été faits à la fin des années 60, et dans les années 70. Certains de ces films undergrounds sont incroyables. Et Memory Screen d’Alien Workshop aussi est incroyable. Ces gars l’ont monté en deux ou trois semaines, et l’ont fait depuis son début jusqu’à la fin. Donc, tu vois le film au fur et à mesure qu’eux l’ont vu se monter devant leurs yeux. Cette vidéo est sûrement la meilleure, d’un point de vue visuel, mais aussi parce qu’elle te fait te demander ce qui est train de se passer. De nos jours, tu mets tout dans un timeline, et c’est tellement plus facile de monter. Et cela se voit dans la façon dont tout est découpé au cordeau. Je suis allé voir au Lincoln Center, un film que j’ai en VHS, il y a quelques mois. Out Of The Blue que Dennis Hopper a fait dans les années 80. J’ai une petite télé chez moi sur laquelle je le regarde d’habitude, et là sur le grand écran, je pouvais voir toutes les petites imperfections. Ces imperfections qui n’existeraient plus aujourd’hui. La continuité est décalée, tout ça, mais j’aime ça ! Pour moi, c’est naturel de garder ces petits trucs, et à mon avis, les choses sont trop policées.
 
C’est un mouvement que l’on voit dans le skate aussi, ces temps-ci, une sorte d’envie d’Hollywood…
Oui, c’est assez visible ! À chacun son style, et à chacun son truc… Mais, pour moi, le skateboard a toujours eu un côté brut, surtout là où je vis et avec les gens qui m’entourent, alors ce ne sera jamais un film hollywoodien dans ma tête. Et je pense que ça ne devrait pas l’être ! Ce n’est pas un truc joli ! ! Certaines choses, comme la vidéo de la Circle Board que ce gars a fait à Paris [Ludovic Azémar, NDLR], visuellement, c’était joli et c’était cool. Mais rendre du vrai skate joli, ça ne me va pas. Mais c’est le truc d’autres personnes… Par contre, je peux apprécier la production que ça implique. Moi, je n’ai jamais eu de production sur les trucs que j’ai faits. J’appelle des amis : « Descends, je vais te filmer en train de faire du hula-hop, ça prendra une demi-heure ! ». Mes trucs ne coûtent pas cher à faire ! [Rires] Mais j’ai envie de passer à des trucs plus gros. Avec un plus gros budget, je sais que je pourrais intensifier ce que j’essaie de faire passer.
 
Tu te vois ou, d’ici quelques années ?
Je me vois sortir cette vidéo de tout ce que j’ai fait en skate, et puis passer à autre chose. J’ai l’impression d’avoir dit ce que je voulais dire, plus ou moins. De tous les gens avec qui j’adore travailler, au moins la moitié ne sont même plus là. Il existe une nouvelle génération de skateurs, et aussi une génération de filmeurs et ce sont eux qui devraient les filmer ! J’aime beaucoup le travail de certains et j’ai envie de voir ce qu’ils vont faire ! Je vais faire d’autres choses, plus des courts-métrages, des choses plus visuelles. Des courts avec un scénario. Je veux aussi faire des expos où je mélangerais mes photos et les films que j’ai faits. Tout ça va dans une seule direction et je suis super excité de voir la suite.
 
Est-ce que le skate est encore cool ?
Oui, je crois… C’est juste que l’audience s’est développée… Quand j’ai commencé, là où j’ai grandi, ce n’était pas cool du tout. Si tu en faisais, tu étais un naze ! Et c’est aussi pour ça que j’avais envie d’en faire ! C’était se rebeller contre tout ce que les gens aimaient, dans mon bled. Le skate, à l’époque, c’était des fûtes énormes, des t-shirts énormes, les cheveux décolorés et merde à tout ceux qui ne kiffaient pas ! On devait être douze à skater, c’est tout, et les autres étaient des délinquants, et faisaient du graff’… C’est un monde complètement différent, aujourd’hui, mais il y a toujours des gens incroyables impliqués. Donc, oui, c’est toujours cool. Les filles aiment les skateurs, donc ils doivent bien être cools ! Elles ne les aimaient pas à l’époque… Du tout ! [Rires] Maintenant, je cherche des choses en dehors du skate qui me rappelleraient ce que j’ai ressenti quand j’ai découvert le skate. J’ai envie de trouver quelque chose d’équivalent et de me plonger dedans !

William Strobeck and Dylan Rieder

Autoportrait avec Jake Johnson

Vous pouvez retrouver le travail de William ici.

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